
Retour sur l’EMAF 2026
Au large7 mai 2026 | Lecture 13 min.
Commençons par mettre Osnabrück sur une carte. Car ce n’est pas Venise et sa Mostra, ni Deauville et son cinéma US, mais la troisième ville de Basse-Saxe, dans la province de Hanovre, entre Münster et Brême. Héritière d’un passé secoué par les conquêtes successives françaises et allemandes, la ville se dit «Ville de Paix»: son centre historique abrite d’ailleurs le siège de la Fondation allemande de la Recherche pour la Paix. Et vit aussi naître Erich Maria Remarque, journaliste et écrivain surtout connu pour son roman pacifiste sur la Première Guerre mondiale, À l’Ouest, rien de nouveau, paru en 1929, qui valut à son auteur, outre une très belle adaptation cinématographique américaine de Lewis Milestone (All Quiet on the Western Front en 1930), de voir son livre subir un autodafé par les Nazis à qui il n’avait pas l’heur de plaire.

Surgit L’EMAF, donc
En 1981, le département des Sciences des Médias de l’université d’Osnabrück ouvre un atelier de cinéma expérimental avec l’ambition d’offrir une plateforme d’expression aux œuvres innovantes et alternatives issues des domaines du cinéma, de la vidéo, du multimédia et des nouveaux médias. Naissance du Festival Européen des Arts Médiatiques (en anglais «EMAF» – un acronyme tout droit sorti d’Astérix et les Normands). Depuis, chaque année, le festival met en avant des films et vidéos expérimentaux, engagés, ainsi que des installations, performances et œuvres numériques. Au fil du temps et des éditions, il s’est imposé comme l’un des festivals majeurs des arts médiatiques en Europe. Il attire producteur·ices, chaînes de télévision ou plateformes web, chercheur·euses, universitaires et étudiant·es, et fait figure de référence pour définir les tendances, valoriser des enjeux sociaux et politiques, et offrir une tribune aux artistes, notamment aux jeunes créateur·ices. L’EMAF a présenté des rétrospectives cinématographiques d’artistes internationaux de renom tels que Shelly Silver, Michael Snow, Peter Greenaway, Fernando Birri, Al Razutis et David Rimmer. Depuis 2000, un «fil rouge» thématique structure un propos en questionnement. Véritable laboratoire d’expérimentation, d’échanges et de conversations, valorisant la recherche et l’innovation, tout en favorisant la rencontre de différents médias et formes artistiques.
An Incomplete Assembly. Le fil rouge 2026
Le fil rouge de cette édition, An Incomplete Assembly, interroge le rôle des institutions: les actions qu’elles encouragent comme celles qu’elles ignorent ou répriment. Il articule comment la standardisation du langage, des corps et des espaces renforce les structures existantes, tout en révélant la résistance des mouvements artistiques à ces normes. Cette thématique prend vie au travers de conférences, d’une exposition, de films et des performances. Trente courts-métrages contemporains et quatre longs-métrages ont été sélectionnés parmi les 3000 candidatures.
Disons-le tout net, il y a un mode d’emploi à trouver quand on arrive au festival. Les films ou vidéos, ici, sont à considérer souvent comme des expériences visuelles, qui intègrent des supports d’origines diverses (reportages de télévision, extraits d’émission, expérimentations). Le propos est souvent politique ou poétique, toujours engagé. L’approche, assez godardienne – figure tutélaire souvent citée – montre le film qui se fait, distancie son propos, travaille le montage pour en rendre les coutures très visibles et les surdéterminer, ou au contraire vous prend à rebrousse-image par des juxtapositions puissantes ou énigmatiques.
Au-delà de l’effort nécessaire pour pénétrer un univers culturel aux codes plus exigeants (ce n’est pas du Marvel), depuis quand un film ne vous a-t-il plus vraiment fait réfléchir à la situation coloniale (en Occident, en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud) et à son impact sur les générations? Sur les génocides, au Chili ou en Palestine, et sur la subtile intrication des responsabilités économiques qui s’y jouent? Sur le vécu de personnes transgenres dans un univers hospitalier ou pédagogique? Sur la violence, militaire ou économique, qui préside au gouvernement des peuples et des citoyen·nes en temps de guerre ou de régime totalitaire?
Ces films nous dessillent les yeux et la conscience, tout en créant un effet de groupe curieusement assez joyeux. Le sentiment de ne pas être seul·e face à l’inanité du monde…
La liste des thématiques abordées est riche, comme autant de fils qui tissent un propos éminemment nécessaire et subversif. Il s’agit en effet de bouleverser, de secouer l’ordre établi, les institutions, les primats politiques du monde qui nous entoure. Un processus artistique qui conteste les normes, non seulement celles des politiques qui nous guident mal, mais les nôtres aussi, qui leur donnent la latitude de nous guider.
Voici donc un petit tour de l’EMAF 2026 en quelques vignettes subjectives.
Vignette Invitée. Marwa Arsanios
Dans le cadre de sa série «Artiste à l’honneur», l’EMAF présente chaque année le travail cinématographique d’artistes contemporain·es, parfois en dialogue avec d’autres films ou contributions liés à leur œuvre. Les films de Marwa Arsanios (qui a grandi à Beyrouth dans les années 1990, et est désormais installée à Berlin) sont un laboratoire où la recherche devient une arme politique. Invitée d’honneur du festival cette année, elle était sur tous les fronts.

Sa pratique balise un territoire où imagination politique et intervention critique s’entremêlent étroitement, pour créer un discours de subversion. La vidéaste questionne notre loyauté à l’État et conteste l’idée selon laquelle nous devrions lui confier notre sécurité. Elle réfléchit aux moyens d’autoprotection, aux micro-résistances, aux liens puissants entre humain·es et la nature. Et rend hommage à sa mère, «ma première professeure d’écologie».
En cas de conflit, la montagne a toujours été un refuge. Elle y campe le premier volet de sa série Who Is Afraid of Ideology? réalisé en 2017 dans les hauteurs du Kurdistan. Arsanios suivra des collectifs et des initiatives féministes en Irak, en Syrie, au Liban et en Colombie, dont l’engagement pour la mise en commun et la restitution des terres est indissociable de leur lutte pour l’autodétermination. Corps et territoires forment une carte unique ici, enjeu d’un pouvoir innommable. Au fil des échanges constants, Arsanios brosse le portrait de femmes qui pratiquent des modes de vie collectifs, anticapitalistes et anti-patriarcaux en milieu rural, qui défendent les pratiques traditionnelles d’exploitation des terres contre la privatisation et l’occupation coloniale, ou qui militent pour la restauration des biens communs historiques. Le partage des connaissances, la solidarité et le lien entre les femmes forment la matière de ses films. Avec le nouveau volet Right of Passage (2026), elle franchit un seuil plus poétique et ouvre un espace où les espèces et les temps s’hybrident.
En écho avec ses propres œuvres, Arsanios a présenté à l’EMAF des films de Simone Bitton, Mohammad Malas et Reem Shilleh, complétés et enrichis par des ateliers, des lectures et des discussions avec Ali Al Adawy, Haytham el-Wardany et Stefanie Baumann – autrice du livre Voir la Palestine. Contrechamps artistiques dans la collection Frictions des Éditions Lorelei. Comment faire du paysage un terrain d’apprentissage? C’est la question qui est au centre de ces échanges et de ces créations, où la cinéaste/chercheuse ébranle les structures du pouvoir – infilmé/infilmable – en revisitant les figures de la libération ou le travail domestique invisible. Passionnée, grave, mais aussi enthousiaste, Marwa Arsenios est animée d’une énergie contagieuse. Son cinéma est avant tout un outil puissant de transformation sociale.
Vignette coup de cœur. Tatiana Fuentes Sadowski
Partir d’images d’archives, qui ont pour alibi de documenter les transformations d’un pays, comme démonstration du «progrès» et de la «civilisation», et subvertir leur propos pour en chercher le contrechamp: les peuples qui font les frais de la cupidité coloniale. Tatiana Fuentes Sadowski présentait – in absentia – deux films. Un court-métrage de 2012 La Huella, et une œuvre plus longue La Memoria de las mariposas, en 2025. Ses films sont introduits par la cinéaste brésilienne Ana Vaz, curatrice du programme du festival, elle-même récemment mise à l’honneur à Bozar, et dont la propre filmographie provoque et questionne le cinéma en tant qu’art de l’(in)visible.
Dans La Huella (la trace, l’empreinte, en français), la caméra scrute avec lenteur et précision une série de documents photographiques réalisés pendant le conflit qui a sévi au Pérou entre 1980 et 2000, puis rassemblés par la Commission de la Vérité et de la Réconciliation, chargée d’enquêter sur la guerre civile dans le pays. Le grain grossier des images nous indique le close-up, le flou, le mouvement saisi. Les images ne se révèlent que graduellement. Ce long travelling nous accorde du temps pour mieux en absorber la complexité et prendre la pleine mesure de la déflagration de violence sans précédent du conflit armé sur la population. La Huella en explore les traces souvent invisibles, mais indélébiles.
Conçu lui-même comme une pièce d’archive, le film est le résultat formel de la confrontation de deux voix, deux mémoires: l’une plus subjective, celle de Tatiana Fuentes Sadowski, l’autre plus scientifique, celle de José Pablo Baraybar, chef de l’équipe péruvienne de médecine légiste.
La réalisatrice vit et travaille entre Lima – où elle née en 1981 – et Paris. Elle étudie le théâtre et la danse puis se consacre à la performance avant de s’orienter vers la vidéo et le cinéma, après des études de cinéma et d’arts visuels en France. Son travail explore les possibilités de constitution de la mémoire et l’intersection entre intimité et politique. Elle a réalisé ses premiers films au Fresnoy, Studio des Arts Contemporains. Son travail a été présenté avec succès dans une kyrielle de festivals dans le monde.

Son second film, La Memoria de las mariposas (la mémoire des papillons), revient sur le passé néocolonial dans le Putumayo en Amazonie, terre d’hévéas (arbres à caoutchouc). À partir d’images d’archives souvent retravaillées et «resignifiées», on suit la trajectoire d’Omarino et Aredomi, jeunes garçons de la tribu Witoto, dont l’aller-retour Putumayo-Europe révèle le mépris raciste et classiste, la domination destructrice et le génocide des peuples locaux, qui n’a pas cessé avec l’avènement des républiques indépendantes. Les couches superposées d’analyse, depuis le récit de vie de ces deux jeunes hommes jusqu’à l’intimité de sa propre belle-famille, mènent la cinéaste à des choix qui vont tous à rebrousse-poil de l’histoire officielle, à la recherche de la mémoire et de la réparation.
L’autrice s’interroge: «Comment en est-on arrivé à ce que plus de 30.000 membres des peuples autochtones des Huitotos, Ocainas, Boras, Muinanes, Resígaros, Andoques et Nonuyas aient été assassinés en l’espace de dix ans seulement – un génocide qui a pratiquement anéanti ces groupes ethniques? Rien de tout cela n’apparaît dans les images d’archives qui montrent les «caucheros» (récolteurs de caoutchouc) en tant que pacificateurs vis-à-vis des peuples autochtones. (Et eux-mêmes) comme des figures anonymes de l’histoire». S’indignant qu’il soit désormais impossible de retracer leur histoire d’un point de vue purement documentaire, l’autrice s’aide d’éléments fictionnels «en imaginant ce que le documentaire ne peut plus nous transmettre». Elle part du principe que le regard que nous posons sur les image d’archives est forcément subjectif, et donc source de fiction. «Les lacunes sont comblées par ce que l’on ressent, par sa propre intuition, par ce qu’il faut dire».
Le film prend des allures de rêve éveillé, au rythme lent, à la voix et aux accents musicaux délicats. Les personnages des «deux émissaires», traités comme des enfants sauvages par les colons européens, gagnent très vite une aura puissante qui hante le film et la mémoire. Le travail de Fuentes Sadowski est de toute beauté, et ce n’est pas la moindre force de son cinéma de ne pas en diminuer la séduction esthétique au nom de la puissance du propos politique.
Vignette atomique. Juliane Jaschnow et Stefanie Schroeder
Le travail de Juliane Jaschnow et Stefanie Schroeder explore la puissance des récits visuels, l’instrumentalisation des images et de la mémoire collective. Il nous force à contempler des glissements. De même qu’il y a plus de cent ans, les Suffragettes avaient compris qu’il était impératif d’inscrire leur lutte dans l’espace public et de le saturer de leur présence – les activistes d’aujourd’hui changent de mode opératoire.
Glissement de l’extérieur vers l’intérieur: les premières images de Warnings to the Distant Future débutent par un lancer de purée. «Nous sommes en pleine catastrophe climatique. Faut-il que l’on jette de la purée de pommes de terre sur un tableau pour que vous nous écoutiez?».
Dans un panel de discussion en ligne, 122 participant·es issu·es de la société civile allemande s’interrogent où enfouir les déchets radioactifs, et s’accordent à considérer la géologie plus fiable que la politique. Reste à indiquer l’endroit. Jaschnow et Schroeder passent au crible les discours médiatiques dans un exercice de curation qui suscite l’étourdissement. D’un réacteur nucléaire désaffecté converti en parc d’attractions, à la proposition de modification génétique d’une espèce de chats afin qu’ils changent de couleur en présence de rayonnements, en passant par une croisière pacifiste sur la Moselle, ou une mante religieuse transformée en pré-cyborg stéréoscopique, les réalisatrices nous font franchir des seuils de stupéfaction, comme autant d’objectifs climatiques dépassés. Elles font s’entrechoquer des images d’archive dans un exercice où on discute de l’héritage atomique monstrueux et du futur de l’humanité.
Vignette c’est des Belges. Collectif Faire Part
Il aura fallu l’extraordinaire Soundtrack to a Coup d’État réalisé en 2023 par Johan Grimonprez pour que le récit national de ce pays «sans histoire» nous apparaisse pour ce qu’il est: plein de bruit et de fureur, et chargé d’un poids colonial qui ne figure qu’à peine dans les cours d’histoire belge.

Le collectif Faire-Part, fondé en 2016, rassemble des artistes belges et congolais: Anne Reijniers, Paul Shemisi, Nizar Saleh et Rob Jacobs ont commencé à travailler ensemble pour raconter les relations complexes qui unissent Kinshasa et Bruxelles. L’argument de leur film What We Said to Brussels Airlines questionne avec acuité l’amnésie coloniale. Dans un festival qui cherche les points aveugles de l’Histoire officielle, il fallait une œuvre qui titille la conscience belge. La voici. Cent ans après le premier vol entre la Belgique et la République démocratique du Congo, Brussels Airlines, successeuse spirituelle de la Sabena, née de ses cendres après la faillite de 2001, a proposé au collectif de projeter ses films sur la résistance anticoloniale à bord de ses vols… S’agit-il de «démolir la maison du maître avec les outils du maître» comme le suggère Audre Lorde, ou d’un blanchiment éthique opportuniste?
Une conversation s’engage sur la volonté de confronter le passé colonial de l’entreprise et sur son rôle dans les expulsions forcées. En Belgique, les déportations menées sous la houlette de fer de la ministre N-VA Anneleen Van Bossuyt, s’inscrivent dans la continuité de Theo Francken, fervent zélateur des renvois forcés et de l’utilisation de la compagnie commerciale à cette fin.
Le film entremêle des images d’archives et des témoignages de militant·es et de survivant·es de violences subies en vol, et le dialogue interne du collectif dans What We Said to Brussels Airlines ouvre un espace de réflexion critique salutaire sur les hiérarchies et la résistance collective.

Vignette fracture. Vika Kirchenbauer
À mesure que les logiques de fascisation gagnent du terrain et s’installent dans le quotidien, l’artiste Vika Kirchenbauer propose un regard incisif et profondément personnel sur l’Allemagne contemporaine. This Suffocating Now capte un présent saturé de violences systémiques, anciennes mais aujourd’hui plus visibles. Le visage illibéral d’une société qui se dit démocratique.
Kirchenbauer mêle archives récentes et observations directes — notamment celles qu’elle observe depuis son balcon berlinois: le spectacle quotidien de l’omniprésence policière, de la banalisation de la violence, de l’utilisation de la supériorité morale comme arme. L’artiste, écrivaine et productrice musicale relate l’obéissance préventive du milieu académique et sa propre autocensure. Construit comme un essai visuel de 16 minutes, le film met en lumière deux lignes de fracture particulièrement révélatrices de ce durcissement: la répression des élans de solidarité avec la Palestine et les attaques contre les droits des personnes queer et trans. De la revalidation d’une fracture du poignet à la rénovation de son appartement, l’artiste interroge sa propre trajectoire: son ascension sociale, son statut d’enseignante, son inscription dans l’appareil d’État. Une introspection qui ouvre une question plus vaste: quelle est la relation réelle entre l’art contemporain et les structures étatiques qui le soutiennent? Vika Kirchenbauer suggère de nouvelles alliances pour contrer l’escalade de violences politiques envers les groupes minorisés.
Des expositions individuelles complètes de son œuvre ont été présentées dans des institutions allemandes et autrichiennes, et son travail est montré à Londres, Copenhague et Toronto. Deux monographies combinant les volets artistiques et théoriques de sa pratique ont été publiées par Mousse Publishing.
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Rendez-vous pour la 40e édition de l’EMAF, du 21 au 25 avril 2027.
Site de l’EMAF et son Instagram
Pour le plaisir, de quoi rythmer votre lecture, un extrait musical repris dans This Suffocating Now (The Heat – SPQR).
L’Instagram de Marwa Arsanios.
La bande-annonce de La Memoria de las mariposas de Tatiana Fuentes Sadowski.
Le site de Collectif Faire Part.
Le site de Vika Kirchenbauer.